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Réflexions sur la sexoanalyse, quelle épistémologie pour notre pratique ?


Partie 1 : Le moi sexuel comme narration du rapport sexué au monde, implications théoriques et cliniques


Denise Medico1 M.Sc., M.A.

La sexoanalyse a développé depuis 20 ans une compréhension de la sexualité telle qu’elle est vécue intérieurement par les individus. C’est une des rares approches en sexologie, tant théorique que clinique, qui développe une conceptualisation expérientielle et signifiante du sexuel et qui ne se limite pas au seul fonctionnement de la réponse sexuelle. Mais surtout, et c’est probablement sa plus grande force, elle se propose d’étudier le phénomène érotique, dans toute sa complexité, ses paradoxes, et à partir d’une expérience empirique et clinique.

La réflexion théorique est aujourd’hui en plein essor et ce premier numéro de la Revue internationale de sexoanalyse en témoigne. Parallèlement aux hypothèses qui tentent d’ébaucher cette compréhension du phénomène sexuel et érotique, la sexoanalyse doit maintenant également se questionner sur ses fondements philosophiques et épistémologiques, sur sa vision de la connaissance et du sujet, sur sa conception de la clinique.

Dans cet article j’ai envie de réfléchir à une épistémologie constructionniste pour la sexoanalyse. Je propose donc à mes pairs une réinterprétation de certaines notions de base de la théorie sexoanalytique avec un regard teinté des réflexions post-modernes et des théories narratives. Mon intention n’est pas uniquement de postuler une certaine relativité culturelle de la sexualité. Joseph Lévy (1999) l’a déjà admirablement présenté dans le cas des hypothèses centrales de la sexoanalyse. Je veux plutôt focaliser mon propos sur la vie psychique, sur la construction du sexuel tel qu’elle est vécue par le sujet, sur ce moi sexuel qui est une narration de la relation que le sujet entretient à travers sa corporalité avec les autres (et le monde). Et finalement, sur l’implication d’une telle vision narrative sur la clinique sexoanalytique.

A. THÉORISATIONS DU SEXUEL : LA NARRATION SEXUELLE DE SOI

« Même avec la sexualité, qui a pourtant passé longtemps pour le type de la fonction corporelle, nous avons affaire, non pas à un automatisme périphérique, mais à une intentionnalité qui suit le mouvement général de l’existence et qui fléchit avec elle. »
Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945, p. 194.

Le moi sexuel comme un construit psychique

La sexoanalyse s’est positionnée comme une approche d’orientation psychodynamique. Elle a placé son objet d’étude préférentiel dans l’expérience intérieure de la sexualité soit le phénomène intrapsychique. Elle s’intéresse à la construction des aspects affectifs et identitaires du moi sexuel, aux angoisses et aux besoins qui s’expriment dans la sexualité, à la relation à soi et aux autres comme être sexués. Claude Crépault l’a souvent répété, par cette position intrapsychique la sexoanalyse ne veut pas signifier que la sexualité se réduit au psychisme. Il est évident qu’elle est également une manifestation somatique, culturellement et socialement déterminée, vécue dans un corps, codépendante d’une relation à l’autre et exprimée dans des comportements.

En mettant l’accent sur la dimension intrapsychique, la sexoanalyse entend exprimer l’importance du développement, au niveau individuel, de sa propre sexualité ainsi que la centralité, pour l’individu, du sens qu’il donne à sa sexualité. Le sexuel est ainsi historique (au sens de développemental et contextuel). Il est également toujours signifiant. Cependant, ce parti pris intrapsychique doit aussi intégrer une dimension interpersonnelle. Les significations que l’individu donne à sa sexualité se construisent dans ses expériences du monde, des autres et de son corps. En ce sens le moi sexuel de l’individu se construit dans un dialogue qui est aussi une codépendance entre l’expérience des autres et l’expérience du corps propre. En d’autres mots, les relations aux autres et l’expérience du corps sont à la base de la sexualité telle qu’elle est vécue par l’individu. C’est dans l’expérience d’autrui, de sa peau, de son corps, de son amour ou de sa haine pour moi qu’une sexualité se construit comme un rapport à moi-même et aux autres. Dans ses expériences, de la toute petite enfance jusqu’à la fin de la vie, l’individu se met en jeu dans ses besoins affectifs et identitaires et dans une quête de plaisir qui se joue dès les premiers instants de la vie. La sexualité est signifiante pour l’individu ; dans la manière dont un individu vit sa sexualité, la rêve, la fantasme et l’agit, il dit quelque chose de lui-même, de comment et avec qui il s’est construit.

Le moi sexuel comme une narration

J’introduis ici la notion de « moi sexuel » pour décrire l’ensemble des narrations explicites et implicites (je préfère utiliser implicite plutôt qu’inconscientes dans ce cas) que le sujet sexué fait de sa propre sexualité. Le moi sexuel comprend l’histoire sexuelle, les imaginaires, la manière dont le sujet se positionne en tant qu’être sexué face au monde, sa genralité, les comportements et tous les possibles de la sexualité d’un individu. Je préfère utiliser le concept de « moi sexuel » que « sexualité » car il permet de souligner qu’il y a toujours un sujet qui parle de sa sexualité et non une vague sexualité hors sujet qui serait une abstraction ou une essence de quelque chose que l’on nomme sexualité.

Dans ses rapprochements avec la psychanalyse, la sexoanalyse s’inscrit plutôt dans le courant des théories de la relation d’objet et de l’attachement, avec des auteurs comme Winnicott et Bowlby. Elle s’éloigne par contre passablement de la métapsychologie freudienne et de son « théâtre de l’inconscient » selon les mots de Deleuze (1988). Dans ce contexte, deux concepts psychologiques revêtent une place centrale dans la théorisation du sexuel en sexoanalyse : l’affectivité et l’identité. Ces deux concepts sont opérationnalisés par la sexoanalyse à travers les notions de complexe fusionnel et complexe genral. Le premier correspond aux mécanismes précoces d’attachement et de la relation d’objet, avec un double axe (qui est bien évidemment une simplification théorique) : fusion/proximité et individuation/autonomie. Le second, le complexe genral, est lié aux mécanismes d’identification et d’appartenance aux construits sociaux du genre. Il réfère à la manière dont ces derniers s’intègrent dans le construit psychique pour former la genralité de l’individu. Les problématiques liées à la fusion-individuation (et donc rapport à l’autre) et la genralité sont les deux axes majeurs du travail clinique sexoanalytique. Comme l’a montré Crépault (1991), la non intégration des érotismes fusionnels et antifusionnels avec les anxiétés qui y sont associées, ainsi que les anxiétés au niveau de la genralité, sont souvent associées à des difficultés sexuelles.

L’explication sexoanalytique comme métaphore

De nombreuses, pertinentes et parfois virulentes critiques ont été adressées à la psychanalyse et notamment à ses pratiques les plus essentialistes (Wittgenstein, Grünbaum, Popper pour n’en citer que quelques-uns). Elles ont sérieusement questionné la validité des postulats psychanalytiques en tant que réalités objectives. D’autres auteurs d’obédience analytique ont proposé que « la cohérence de la psychanalyse pourrait être refondée au niveau d’une grammaire des raisons qui laisserait délibérément de côté toute prétention naturaliste » (Castel (1998) soulevant la position de MacIntyre). D’ailleurs, on observe actuellement en psychanalyse un changement de paradigme (Odgen, 2005; Heenen-Wolff, 2005). Ce changement est lié aux modes particuliers de pensée et de construction du sujet qui opèrent depuis plus d’un demi-siècle et que les sociologues appellent la postmodernité. « En simplifiant à l’extrême, on tient pour « postmoderne » l’incrédulité à l’égard des métarécits » (Lyotard, 1979, p. 7). Ce changement sociétal impliquerait également un changement de statut du savoir, de la connaissance, du sujet ; il a eu un impact important sur les sciences de l’homme et dans les pratiques thérapeutiques.

« La psychanalyse, vue de près, ne semble pas avoir échappé à ce courant majeur de notre époque. A l’instar de la post-modernité avec l’accent mis sur le communicatif dans le hic et nunc au détriment de projets portant sur le contenu, la psychanalyse contemporaine a tendance à laisser derrière elle ce que certains considèrent comme les « bizarreries » de Freud et l’attention se porte surtout sur les processus formels et émotionnels : la compréhension, l’interaction, la communication et ses avatars entre analysant et analyste sont à l’avant-plan tout comme c’est le cas au niveau sociétal, entre communautés, citoyens et Etats. » (Herren-Wolff, 2005).

Une épistémologie constructionniste implique un changement de positionnement du thérapeute face aux récits qu’il entend et face aux interventions qu’il amène. Comme le disent Will et ses collaborateurs, dans un article proposant une vision constructionniste en sexologie : « pour comprendre le sens de la plainte, il est important pour un thérapeute qui s’inspire du constructionnisme social de chercher la logique (ou narration) dans laquelle s’inscrit le discours du ou des consultants, avant de donner une signification au mot » (2006, p. 275). Dans cette épistémologie, le sujet est conçu comme étant le fruit des relations avec les autres, il est un construit mouvant qui se constitue par des processus narratifs. Comment dès lors mettre ensemble de manière cohérente un modèle d’explication du sexuel–la sexoanalyse– avec une telle épistémologie?

Le développement psychosexuel typique, tel qu’il est proposé par la théorie sexoanalytique, s’avère être souvent cliniquement pertinent pour décrire la vie intrapsychique. Il permet d’appréhender et de comprendre rapidement la problématique des patients et surtout d’une manière qui semble parlante pour eux. Il décrit bien les mouvements de la narration sexuelle de soi. Mais si ce récit est une justification potentiellement parlante pour l’individu, et donc efficace dans le dialogue thérapeutique, il n’a pas de valeur causale. Je me réfère ici aux réflexions de Wittgenstein sur la validité des interprétations psychanalytiques. En d’autres mots, la théorie est une mythologie de la sexualité, elle n’est pas une vérité en soi qui existerait comme une macrostructure du sexuel. C’est une mythologie qui raconte une histoire qui fait sens pour l’individu, elle ressemble au vécu de beaucoup de nos patients et certainement au vécu des sexoanalystes. En cela elle remplit sa fonction d’éclairage, de trame, d’élément de rapprochement entre le patient et son thérapeute. Cependant celui-ci doit rester vigilant car d’autres mythologies peuvent exister. Dans une perspective de sexoanalyse constructionniste, le thérapeute ne doit pas s’enfermer dans la théorie mais l’utiliser comme un tremplin pour mieux comprendre son interlocuteur. La narration doit rester ouverte et se construire dans un aller et retour entre le patient et le thérapeute.

Les fantasmes comme résumés

Stoller et Crépault se sont intéressés à la manière dont l’érotisme s’anime, à ce qui fait naître le désir et ce qui provoque l’excitation. Cette démarche les a conduits à étudier les fantasmes sexuels. Et, pour Crépault, à les utiliser comme un outil majeur dans le travail clinique pour les problématiques liées à la sexualité. Selon ces deux auteurs, les fantasmes ne se forment pas par hasard, ils sont l’expression imagée de la construction du moi sexuel, ils en résument de manière symbolique les principaux conflits intrapsychiques. Ils répètent par exemple d’anciens traumatismes ou alors tentent de les dépasser en transformant le trauma en triomphe, selon les hypothèses de Stoller. Pour certains individus, les fantasmes prennent une forme narrative et scénarisée, pour d’autres ils sont une vague impression, mais pour tous ils semblent contenir les éléments centraux du moi sexuel tel qu’il s’est construit, dans ses besoins, ses anxiétés et ses défenses. Et, c’est dans cette évocation du fantasme que se nourrit la sexualité en tant qu’excitation et recherche hédonique. Stoller résume ainsi le processus psychique qui accompagne et motive l’excitation sexuelle : « L’excitation sexuelle dépend d’un scénario.[…] C’est une autobiographie déguisée en fiction: les conflits intrapsychiques fondamentaux y sont cachés ainsi que des souvenirs-écrans d’évènements réels et la résolution de tous ces éléments dans un happy end, comme l’orgasme. » (Stoller, 1989, p. 123).

Dans une perspective constructionniste, les fantasmes sont des mises en scène des éléments significatifs du processus de développement du moi sexuel. Le moi sexuel se construit comme une narration, de soi et de son histoire sexuelle et affective. Cette narration est construite par le sujet soit de manière explicite et consciente dans le récit qu’il fait de sa sexualité et de son vécu, soit de manière plus implicite (non présente totalement à la conscience) et romancée, ou imagée, dans l’imaginaire sexuel. L’analyse des fantasmes est, en clinique sexoanalytique, une manière privilégiée de déconstruire, reconstruire, co-construire la narration du moi sexuel.

B. LE TRAVAIL CLINIQUE : RECONSTRUCTION NARRATIVE DU MOI SEXUEL À TRAVERS LES IMAGINAIRES

« Ce que le thérapeute clarifie ou interprète est de loin moins important que ce dont le patient fait l’expérience dans le contexte de l’interaction. Ce qui est critique c’est la compréhension partagée de la vérité subjective, relative à l’expérience du patient. »
Strupp, 1984, p. 45.

La reconstruction narrative à travers les imaginaires

La sexoanalyse est une thérapie par la parole dans laquelle le travail sur les imaginaires sexuels prend une place prépondérante. La démarche sexoanalytique se distancie d’une démarche à proprement interprétative des contenus amenés par le sujet. Il ne s’agit pas dans le travail d’analyse de l’imaginaire de proposer une interprétation de type théorique, mais bien d’amener la personne à construire sa propre interprétation de manière signifiante au plan émotionnel. En cela elle est amenée à faire un travail de création narrative du soi sexuel. Dans le travail thérapeutique, à travers l’espace intersubjectif de la thérapie et dans l’exploration de l’imaginaire, le patient et le thérapeute reconstruisent un moi sexuel plus adapté, satisfaisant, ouvert et fluide.

Dans l’utilisation de l’imaginaire, ce n’est pas l’évocation d’un rêve ou d’un fantasme qui est « thérapeutique », ni même les compréhensions ou insights que l’individu peut faire en lien avec ses anxiétés. En dehors du soulagement de partager un secret qui accompagne la plupart des thérapies sexuelles, je postule que l’aspect le plus efficient de cette activité de paroles partagées se trouve dans le processus de réécriture de sa narration. La personne évoque un rêve ou un fantasme… en faisant cela elle entre, d’une part, dans une relation à un autre, le thérapeute-sexoanalyste, qui se positionne comme suffisamment aimant pour l’accueillir et suffisamment individuant pour ne pas l’envahir. D’autre part, cette évocation la place d’emblée dans un processus narratif et dialogique, elle implique une relation à elle-même et à l’autre. Différentes questions sont implicites, comme « ce fantasme est le mien, il m’appartient », « que dit-il de moi? », « vers quoi suis-je en train de tendre ?». De même, lorsque la personne parle de ce qu’elle a fait ou de ce qui l’excite, elle se réfère à des images mentales, ces images impliquent différentes tonalités affectives, différentes relations de pouvoir, une ambiance, un agencement (au sens de Deleuze). L’analyse de ces agencements, leur exploration par le dialogue thérapeutique, le questionnement, les associations libres, sont la base même du processus de reconstruction narrative. Par là s’instaure un travail d’ouverture, une réécriture plus libre de la situation actuelle, plus souple, plus proche de la santé sexuelle. Par le dialogue et la narration de soi, la personne reconstruit ainsi des sens qui s’étaient perdus et figés, elle retrouve une cohérence et une fluidité.

Pour toutes les manifestations de l’imaginaire, le travail ne porte pas tant sur les narrations explicites que sur les éléments implicites. Pour accéder à cet implicite, la sexoanalyse entreprend un travail de co-construction à partir des éléments explicites, des détails ou des modes d’énonciations2. Dans le travail d’analyse des rêves par exemple, l’élaboration de ceux-ci se fait sous la forme d’un dialogue, en explorant les associations du rêveur sur le contenu et les émotions qu’il ressent, mais aussi en questionnant la manière dont le sujet se situe comme narrateur, s’il est acteur de la situation ou s’il est en dehors tel un deus ex machina. L’analyse de récurrences est également très parlante. Des éléments significatifs se trouvent souvent dans l’ambiance émotionnelle générale, dans les relations interpersonnelles et les distributions des pouvoirs. Puis ces éléments sont mis en lien avec des souvenirs émotionnels, des éléments signifiants dans la construction du moi sexuel selon la perception du patient. Selon les mots de Merleau-Ponty, « La sexualité se diffuse en images qui ne retiennent d’elle que certaines relations typiques, qu’une certaine physionomie affective. » (1945, p. 207). Il précisera plus loin « prise ainsi, c’est-à-dire comme atmosphère ambiguë, la sexualité est coextensive à la vie. Autrement dit, l’équivoque est essentielle à l’existence humaine, et tout ce que nous vivons ou pensons a toujours plusieurs sens » (1945, p. 207). Ainsi ce n’est pas tant le sens qu’il est important de cerner car il en cache toujours un autre. Ce sont les tensions, les mouvements, les effets narratifs qui rendent le soi sexuel vivant. Dans ce travail sur l’imaginaire sexuel, c’est la position du sujet parlant face à sa propre histoire, l’interprétation qu’il a de lui-même qui est en jeu. Le travail thérapeutique par la parole permettra de dire et co-construire son propre mythe en supposant une cohérence interne. Une cohérence que la théorie sexoanalytique permet de deviner. La théorie devient ainsi un guide de lecture et de réécriture dans un mouvement qui doit s’orienter vers l’individuation et la santé sexuelle.

La relation thérapeutique comme un espace intersubjectif

En séance, le patient et le sexoanalyste co-construisent un espace commun de communication, espace que nous qualifions en référence aux travaux analytiques sur l’intersubjectivité de Stolorow, Orange et Atwood–« Intersubjective field »– ainsi que de Ogden –« The analytic third ». L’espace intersubjectif met l’accent sur la construction commune qui a lieu entre le thérapeute et le patient et qui est le lieu privilégié du changement. Ogden parle de cela comme d’un évènement inconscient, asymétrique, fruit d’un co-création entre analyste et analysant et, qui aurait une influence profonde dans la relation thérapeutique. Pour Stolorow et ses collaborateurs (1997), ce concept se situe dans une vision interpersonnelle de la construction du self. Ce qui implique que les phénomènes psychologiques ne sont pas des produits isolés du psychisme individuel mais se forment dans une interface relationnelle. En thérapie c’est cette interface relationnelle qui permettra le changement. Bien que le concept d’espace intersubjectif puisse inclure en partie les aspects transférentiels et contre-transférentiels (qui sont d’autres événements relationnels dont nous ne traiterons pas ici), il réfère à une vision toute autre de la relation thérapeutique. Dans le concept d’intersubjectivité, la relation thérapeutique est envisagée comme une co-construction dans laquelle un des moteurs essentiels du changement se situe dans un processus relationnel. C’est ici plus l’expérience d’être compris et d’être en relation que le retour de modes relationnels du passé qui est important.

CONCLUSIONS

Dans une épistémologie constructionniste postmoderne, les grands récits se sont perdus et avec eux la croyance en une possibilité d’objectivité. Le sujet est une construction qui s’opère dans les relations aux autres et à travers une (des) narration(s) qu’il fait de lui. Il en va de même pour ce qui touche le sexuel, sa construction et son travail en clinique. Nous ne sommes jamais en face d’une « sexualité », mais toujours en face d’un sujet qui parle de sa sexualité, d’un moi sexuel et d’une narration. La clinique est une occasion, à travers la relation thérapeutique, de reconstruire et co-construire des narrations du moi sexuel qui offrent plus de souplesse et vont vers plus de santé sexuelle. La théorie sexoanalytique est ainsi un outil narratif et d’interaction, un guide qui permet de cartographier le paysage de l’autre et de se retrouver, il est comme un mythe, il parle des éléments fondateurs.

Dans une épistémologie constructionniste les modèles de développement du sexuel sont à comprendre comme des mythes. Dans la partie 2 de cette réflexion, nous verrons pourquoi reformuler notre travail en termes de construction narrative et d’espace intersubjectif. Les approches analytiques classiques se sont longtemps basées sur le présupposé que l’insight avait une valeur de changement. Nous savons aujourd’hui que c’est tout autre chose qui permet au travail en thérapie d’être efficace, cet autre chose se situe entre l’expérience d’être compris, les ressources narratives qui permettent aux individus de faire du sens avec leurs expériences du monde et le rapport au « moi naturel » qu’est la corporalité3.

L’ignorance fondée sur la connaissance des faits constitue peut-être la dernière nouvelle direction des thérapies par l’insight.

Stoller, L’imagination érotique telle qu’on l’observe,1989, p. 264.



NOTES


1. Responsable de la formation Suisse en sexoanalyse, Sexoanalyste senior, Responsable clinique CTAS, centre de consultation pour victimes d’abus sexuels, Genève, Suisse.

2. Une situation d’énonciation est, en linguistique, un acte linguistique par lequel les éléments de langage sont orientés et rendus spécifiquement significatifs par l’énonciateur. Ceci implique que le langage est envisagé dans une perspective dite pragmatique, soit comme un acte de communication.

3. « Il n’y a pas d’explication de la sexualité qui la réduise à autre chose qu’elle-même, car elle était déjà autre chose qu’elle-même, et, si l’on veut, notre être entier. La sexualité, dit-on, est dramatique parce que nous y engageons toute notre vie personnelle. Mais justement pourquoi le faisons-nous ? Pourquoi notre corps est-il pour nous le miroir de notre être, sinon parce qu’il est un moi naturel, un courant d’existence donnée, de sorte que nous ne savons jamais si les forces qui nous portent sont les siennes ou les nôtres – ou plutôt qu’elles ne sont jamais ni siennes ni nôtres entièrement. Il n’y a pas de dépassement de la sexualité comme il n’y a pas de sexualité fermée sur elle-même» (Merleau-Ponty, 1945, p. 209-210).



RÉFÉRENCES

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